Pierre Mabille

Antidictionnaire des couleurs

 

 

 

 

 

 

 

Étant donné la couleur orangée la couleur jaune

la couleur rose

le rose le vieux rose le rose bonbon le rose layette le Rrose Sélavy

le rose flashy et le rose vomi

les couleurs qui tremblent les transparences

les éclairages changeants sans compter ces couleurs sans nom celles qui apparaissent quand on ferme les yeux quand on est raide ou quand on se prend une châtaigne ou quand on est victime d’un éblouissement

par exemple à la sortie d’un tunnel

par exemple entre Vintimille et Gênes quand soudain le jaune se vide le bleu noircit soudain l’orange tache aussi bien la surface de la route que l’espace du ciel les gris colorés multiples désaturés passent à l’attaque et là on se dit on est mal on est mal pendant quelques secondes

 

La poésie tout autant que la peinture est pour Pierre Mabille une théorie des couleurs. Une théorie foisonnante, mouvante, pleine de bleus. On avance dans ce livre entre images et mots – mais les uns sont les autres et inversement – avec « la lenteur vivante de ces glissements » colorés, avec un art du décalage, de la variation, comme une douleur qui se déplace. Mabille traverse les petits tableaux du quotidien, fait miroiter les détails, les reflets, les objets communs. Autant de poèmes nécessaires comme des bulles fragiles, comme une buée de souvenirs, juste un souffle, une exhalaison. Brefs moments, brefs « poems » happés, au passage : attrapés au vol. Textes qui viennent toucher le monde par les couleurs, à la façon des aveugles qui touchent le visage de l’autre pour le reconnaître, en petites touches, et sans avoir l’air d’y toucher. On glisse dans cette « étendue fatiguée de lumières perdues » : c’est vintage, sentimental, désaturé, ça sonne pop désabusée. Il y a la tonalité de ceux qui savent que le monde ne sera jamais gagné, l’affection des losers à la Brautigan, le petit pas de côté, la pirouette, l’ironie légère et un peu triste des gars perdus dans une époque et des vêtements trop grands. Ceux qui fantasment sur Robert Mitchum mais n’ont pas grand-chose sinon des vieilles photographies, un peu de distance, des orages et des périphériques. Et puis l’oubli, beaucoup d’oubli, beaucoup de nuits. Cet Antidictionnaire des couleurs est une collection d’instantanés qui se succèdent dans un dégradé de couleurs nostalgiques et joueuses, frondeuses et graves, entre le remord, la tendresse et la joie. Chaque couleur porte mille définitions, mille variations du monde, dans leur porosité, leur contagion, leurs contradictions. Glisser d’un jour à l’autre de sa vie est une alchimie, un mélange permanent, une recherche hasardeuse de solution d’équilibre, mais tout coule en permanence dans un flux de mosaïque. Tout au long de ce mélange d’images et de mots kaléidoscopiques, vous croiserez des joueurs de basket, des mouettes sur écran géant, des formulaires administratifs, des groupes de heavy metal, des chats dans le jardin, des femmes endormies, des stations service, des nuages très rapides et d’autres super lents, des touristes anglaises, des tableaux de Claude Monet… et que l’on puisse extraire des pigments bleus des tournesols à drapeau, vous le saviez ?

 

2020, avec un cahier de 16 pages de planches illustrées en couleur

format 15x21 cm, 88 p., ISBN 978-2-87704-222-2, 19 €

Tirage de tête

Tirage limité à 22 exemplaires numérotés sur Arches Expression velours, contenant deux lavis originaux de Pierre Mabille, sur papiers de couleurs vives, signés.

 

350 €