Pia Tafdrup

Le Soleil de la Salamandre

 

 

 

 

 

 

Je peins mon visage sur les photos 

     à l’encre noire.

Ce corps que je vois

     est différemment le même.

Ce visage que je contemple,

     n’est pas le mien –

encore je ne sais pas

                       ce qui est moi.

Je ris trop fort  ou bien je sanglote soudain

     sans savoir pourquoi je pleure.

Je suis quelconque, j’attends sans fin

     dans le secret.

 

60 poèmes, un pour chacune des années de la vie de l’auteur, de sa naissance en 1952, jusqu’à 2011. Cette remontée chronologique de l’existence s’ouvre sur les premières appréhensions, les premières sensations de la vie, les mots primitifs de l’enfance, les odeurs de la ferme familiale, de l’écurie, de la terre. Ces poèmes en forme d’éclats évoquent par ellipses ce qui nous compose et nous traverse : un petit frère mort-né, les perte des premières dents de lait, trouver son équilibre à vélo. Et l’école, la grammaire qui donne sa structure aux choses, à la compréhension du monde. On grandit imperceptiblement, à ce point fabriqué de présent. On passe d’un tableau à l’autre, d’un souvenir à l’autre, on fait du patin à glace sur le lac gelé, on regarde les feuilles d’automne par la fenêtre, et soudain on est là, des années plus tard, on ne s’est rendu compte de rien. Pia Tafdrup évoque les années mouvantes de l’adolescence, la conscience de son corps, la puberté, les inquiétudes de l’avenir, la discussion des utopies, la découverte des livres. Elle saisit avec une grande douceur la fragilité de la construction d’une personne, de son incertitude à ce qu’elle va devenir. Au mouvement de la vie qui porte malgré soi, qui nous porte quelque part. Elle saisit ces si brèves années de la vingtaine où tout est mouvant et où tout pourtant se fige si vite. A peine le temps suivre ses battements de cœur, ses impulsions, ses premiers poèmes qu’on se retrouve déjà comme sédimenté dans la forme de sa vie, en fil continu. Le mariage, la naissance des enfants, les dimensions de l’âge adulte, et comme une boucle, ses propres parents qui vieillissent. Le temps qui ne ralentit pas, mais que nous regardons passer plus lentement. L’existence est une projection permanente vers l’avant qui mêle événements intimes et collectifs : Mai 68, la chute du mur de Berlin, le 11 septembre… Pia Tafrdup entreprend l’expérience paradoxale de jeter un regard rétrospectif sur cette projection. Sans jamais de nostalgie, sans jamais restreindre la vie humaine à un catalogue de gestes, elle transmet cette nébuleuse de sensations, de pensées, de visions écorchées, où finalement l’idée de bonheur ou de tristesse est secondaire. Ce ne sont que des valeurs immobiles, que l’on ne peut considérer qu’avec recul, incompatibles avec la bousculade de la vie. « Il n’y a qu’une vie » dit Tafdrup, et la façon dont elle se remplit et s’écoule est mystérieuse et nous échappe, pourtant nous ne sommes qu’elle, sommes intégralement contenus en elle, malgré tout ce que l’on rêve.

 

2019, traduit du danois par Janine Poulsen

Imprimé en typographie, 112 p., 15x21 cm, 9782877042048, 19 €