Charles Reznikoff

Né en 1894 à Brooklyn de parents russes émigrés aux Etats-Unis pour échapper aux pogroms tsaristes, Charles Reznikoff grandit dans ce qu’il a appelé le ghetto juif de Brownsville. Après de brèves et insatisfaisantes études de journalisme, il s’oriente vers le droit et est admis au barreau de New-York. Reznikoff fonde, avec ses amis George Oppen et Louis Zukofsky, le mouvement « objectiviste » soutenu par Ezra Pound et William Carlos Williams. Sa pratique du droit est une expérience déterminante dans son travail poétique, notamment dans ses livres majeurs Témoignage : les Etats-Unis 1885-1890, basé sur les archives des tribunaux de la fin du XIXe siècle et Holocauste, écrit à partir des comptes-rendus des procès de Nuremberg et d’Eichmann. Reznikoff y développe une vision factuelle, dépassionnée et impersonnelle des drames de l’Histoire. Dans une réflexion animée par une recherche constante de la clarté du langage, il évoque les cruautés, les injustices, l’arbitraire, l’inhumanité de l’homme envers l’homme. Auteur d’une quinzaine de livres, majoritairement de poésie, publiés pour la plupart à compte d’auteur, Reznikoff meurt à New-York en 1976.

Holocauste

 

 

 

 

 

 

Une fois, parmi les transports, il y en avait un avec des enfants — deux pleins wagons de marchandises.
Les jeunes hommes qui travaillaient à trier les affaires de ceux qui étaient partis pour les chambres à gaz
ont dû déshabiller les enfants — ils étaient orphelins —
et les emmener au « lazarette ».
Là, les SS les ont abattus.

 

Holocauste est un de ces textes qui fondent le rapport au poème. Au-delà du poème, c’est également une œuvre qui permet de percevoir – percevoir seulement – l’insensé du massacre des juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Charles Reznikoff n’a pas connu lui-même les camps de concentration, à la différence d’autres écrivains aussi nécessaires qu’Imre Kertész, Primo Levi ou Boris Pahor. Il s’est appuyé sur les comptes-rendus des procès de Nuremberg et d’Eichmann pour établir son livre. Reznikoff utilise le matériau brut des témoignages, et sans y ajouter presque de mots, opère par montage, par découpe, sélection. Il ouvre tout le champ de la construction poétique sans recourir au premier des outils à disposition du poète : l’invention dans le langage. Il ne cherche pas à nous atteindre par un artifice littéraire, il efface en apparence la main de l’auteur sur le texte. C’est dans ce procédé que naît cet effet de narration saisissant propre à Holocauste : ce qu’on y lit est implacable, parce que c’est vrai – même si vrai est un mot qui ne veut pas dire grand chose, en littérature et encore moins dans la vie. Reznikoff réaffirme le pouvoir de la poésie à affronter l’histoire, en prélevant le matériau historique à sa source. Il montre que la Shoah ne peut être un silence. Ce n’est pas un événement à part, un sujet de pèlerinage mémoriel qu’on pourrait isoler et finir par oublier – ou même nier. Il la réintègre dans l’histoire, dans l’humanité, dans le cours de la vie. Le sujet d’Holocauste, c’est le destin de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants pris dans l’horreur nazie. S’il est parfois possible de se cacher derrière la distorsion du langage qu’implique l’invention littéraire, il est à l’inverse impossible de contourner un texte aussi frontal qu’Holocauste. C’est le réel insupportable qui nous est révélé. Ici, même les mots ne sont pas une issue. Le génie de Reznikoff est de faire surgir le bouleversement par une rigueur absolue et dénuée d’affect. 

 

 

2017,  traduit de l'anglais (Etats-Unis) par André Markowicz, préface de François Heusbourg
120 p., 15x21 cm, ISBN 9782877041782, 20 €