Eva Mulleras

L'Oscil

 

 

 

 

 

 

 

 

 

un temps – je m’avance dans cette forêt

 

où les arbres se dévorent entre eux – me froissent dans les branches tes bruits me couvrent le corps – temps – je m’avance en bruit détaché morsures, en bruit arrière interrompu – un temps déclic, long temps d’exposition – je m’avance dans cette forêt pendant que le bois brûle liquide et que la nuit s’allonge et se déplie et que la nuit se cache et vacille et que la nuit ploie puis tombe – pendant que le bois lave, que la nuit ouvre en silence – s’avancer tout entier contre ce décor projeté tout entier contre ce décor en double  lignes de cordes peintes pour qu’une voix murmure – j’avance dans cette forêt – il faut la lire à voix basse – tu avances dans cette forêt, où tout se dévore où s’embrasse – il y a toi contre toi – toi qui brûle du temps

Ce premier livre d’Eva Mulleras se déploie dans une couture corporelle à la fois creusée et bafouée. Un corps sans corps, en dévoration, en dissolution. Une oscillation de masses et d’ombres, au bord du vertige. Avant la chute, une tension retenue, des mains des formes, des clartés. Le monde est coupant comme la lumière, dans la confusion des corps on déchire un regard ou le ciel. On s’épuise, on fuit, expulsés à la fois du rêve et de « notre peau inhabitable ». On se sort de soi-même, dans une extraction violente. Le texte roule, secoue, cherche à toucher, mais toucher avec les mains, de la paume, parfois en brutalité, parfois en incandescence, dans un geste de froisser, tirer, déplier. Suite de secousses violentes ; violence en camisole de l’autre, dans la peur de la solitude et du vide. L’Oscil est un clair-obscur de corps noirs sur draps blancs, un miroir brisé de volupté impossible. Corps qui sont tout le motif, dans le tiraillement élastique de phrases inachevées, en apnée. À l’endroit comme à l’envers d’un texte en tension constante entre soulèvement et pesanteur, souffle et asphyxie. Et dehors tout s’effondre, la nuit éclate, les forêts et les branches, les racines en perte et en prolifération. Présences hantées, effarées, lentement enfoncées dans la nuit projetée, doigts enfouis dans la peau. En coupes, fixes, en avalanches, on se regarde, dans la multitude des visages, nos « tas de visages vides ». On tourne, la lumière tourne, masses oscillantes et humaines, en relief jusque dans leur disparition. 

 

2019, imprimé en typographie.

72 p., 15x21 cm, 9782877042000, 16 €