Jean-Louis Giovannoni

L'échangeur souterrain de la gare Saint-Lazare

Roman intérieur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sans ces venues, ces grouillements – milliers et millions – l’Échangeur n’aurait aucune raison d’être. En lui, la circulation se fait à flux tendu. Couloirs larges, salles immenses donnant sur une dizaine d’escaliers, mécaniques ou non, prêts à accueillir des marées humaines. Dans ce dispositif, les angles morts sont intolérables : ils empêchent de voir la libre circulation des corps et des objets ; ce qu’ils cachent met en péril la fluidité de l’Échangeur. Transparence, transparence, oui ! Pas un seul millimètre ne doit lui échapper ! Les zones d’ombre sèment le doute dans les rangs et ralentissent la marche, ce qui se répercute dans les couloirs et sur les quais. Si le flux faiblit un tant soit peu ou menace de se tarir, c’est la nature même de cet édifice qui est menacée. On sent déjà la poussière s’agiter, se réjouir…

 

Six mois durant, le narrateur se rend presque quotidiennement dans la station de métro Saint-Lazare à Paris, avec le projet d’y noter et détailler le mouvement des foules. La méthode se veut rigoureuse, l’approche : scientifique. Le résultat est une dérive folle, une accumulation de chiffres. Il s’agit du relevé, jour après jour, du nombre de corps, puis de bras, d’orteils, d’ongles, de cheveux, qui traversent, arpentent et hantent les tunnels souterrains, jusqu’à la poussière. Et si on allait jusqu’à mesurer les courants d’air, peser les gestes de chacun ? Ce n’est pas une étude, mais une perte, une divagation sans sol, l’angoisse d’un homme qui cherche à rassembler les morceaux de lui-même, éparpillés et dissous dans les couloirs de « l’Échangeur ». Ce journal est celui d’un homme qui creuse en lui des tunnels pour y perdre la foule qui l’habite, son propre attroupement humain. Il arpente ce dédale : en pure volatilisation ? Avec cette fièvre de nommer, de recueillir, à chaque échelle, chaque épaisseur et entre les lignes, une preuve tangible de présence, pour ne pas disparaître. Il déplie les géographies, le dehors et le dedans, les os et les membres. Il dresse un constat, un décompte, une carte, dans une tentative de précision contre la confusion qui le submerge dans les passages de l’échangeur souterrain. Il cherche à tracer le contour, à définir les limites de notre réalité. Plus on avance dans ce journal à la fois autoritaire et inquiet, qui échafaude des certitudes pour se rassurer, pour affirmer un visage solide contre les courants d’air, plus on pénètre profondément les strates successives de la dispersion dans le nombre. Nous sommes victimes de nos dispersions, « les gens changent de corps sans prévenir », notre identité est mouvante, il y a un trou dans le tissu, par où passent et prolifèrent tous les possibles. On rapporte le visage des autres chez soi. Les membres ont leur vie propre, leur gestuelle et leur caractère. La réalité devient élastique. On traverse des corps, migrants perpétuels d’une humanité bourdonnante et diffuse. Dans le « silence de la matière », on ne traverse rien sans perte. Et nous voici soudain indéfinis, poreux, décomposés : perdus. Qui sommes-nous ? Des monstres sous-jacents, des monstres invisibles, des particules de poussière. 

 

2020, format 15x21 cm, 80 p., 9782877042178, 17 €

Tirage de tête

XXII exemplaires sur Arches Expression contenant une œuvre originale de Vincent Verdeguer, signée.

 

200 €