Prolifération

 

 

 

 

 

 

 

 

Je préfère penser qu’Il écrit Son livre, que nos jours lui donnent de-ci de-là des phrases, car s’Il n’écrit pas, ou s’Il n’écrit plus, comment lui pardonner de nous laisser ici rejouer chaque humeur de sa comédie pour prouver encore et encore les lois qu’Il connaît ?


C’est impardonnable.


À moins qu’Il l’ait fini, que son meilleur soit déjà trié, sublimé dans une autre dimension, une autre forme que la vie, mais que nous, les siècles, soyons Sa conscience – comme la conscience de l’auteur, qui ne s’arrête pas à la fin de son livre, qui n’est pas le livre et ne le devient pas, qui est obligée de poursuivre ses circulations, de trébucher sur les cailloux déjà mesurés, tant que dure le temps.

 

Le premier livre de Flora Bonfanti échafaudait une pensée en spirale à partir de postulats qui défiaient la nature, inventait des Lieux exemplaires en cherchant à rétablir une symétrie entre destruction et création, silence et bruit, naissance et mort… Plus d’échafaudages ici, ni d’architecture, mais une Prolifération, une volonté de rendre compte d’un « état désordonné de l’esprit où les choses qui ne se valent pas coexistent ». Les spéculations poétiques qui animaient son ouvrage précédent n’ont pas disparu : que se passerait-il si l’éternité se laissait aller au sommeil ? Quel est ce livre inachevé que dieu écrit, et sommes-nous son corps ? Peut-être nous réincarnons-nous à chaque vie nouvelle agglomérés aux êtres que nous avons aimés dans la précédente ? Mais on suit ici le fil d’une pensée, qui interroge sa propre présence au monde en même temps que sa présence au corps, on glisse des intentions du créateur aux manigances du ciel, de la détermination des rencontres et de l’amour aux éternités captives. Flora Bonfanti développe une pensée profondément spéculative qu’elle applique aussi bien à la spiritualité qu’à l’introspection – retours songeurs à l’enfance et pulsions vers l’avant. Prolifération est un livre qui part en visite de sa propre intelligence, cartographie ses curiosités, s’arrête un instant devant les vitrines de l’éternité, esquive une déception, s’attarde sur une joie. Le sujet n’est pas tant la douleur ni l’éternité, le plaisir ou l’aléatoire qui est une « couture apparente » dans la trame du destin, mais bien le fait même de s’interroger, de questionner le monde sans attendre vraiment de réponse ; mais simplement tester ses hypothèses, en étant à la fois dans la gravité et la volatilité de la pensée. Nous sommes les musiciens du monde, dit Flora Bonfanti, dont nous jouons la partition sans la connaître, sensibles avant tout à sa musique, aux modulations de sa mélodie. « Nous pensions dévorer le monde alors qu’il se répandait grâce à nous », et nous marchons, dans une mystique de nous-mêmes, entravés par les mailles du destin, lourds d’incarnations successives, seuls comme des humains, toujours allant à la rencontre des autres, rejouant les mêmes comédies sous des airs tragiques, cherchant un peu de beauté, de vérité et d’amour dans une polyphonie incertaine et souvent trompeuse. Mais la légèreté de la pensée, la vivacité de l’intelligence qui se pose sur toute chose sont nos ailes – abeilles en quête de miel.

 

2022, 72 p., broché, format 15 x 21 cm, ISBN 978-2-87704-243-7, 16 €

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