Daniel Fano

À la vitesse des nuages

 

 

 

 

Femmes défigurées à l’acide, coupures 

d’électricité, surnoms qu’ils se 

donnent dans les messages radio quand ils 

sont en filature la nuit.

Le narrateur avait toujours 

parlé le français, cette langue 

dont il pouvait prédire qu’elle serait morte 

avant que l’on sache où elle finissait.

Il faudrait être moderne à peu près 

comme au XVIIe siècle, mais on compte 

beaucoup trop d’artistes 

aujourd’hui : ils sont dix fois plus nombreux que les chats.
Ton écharpe est tombée 

bien bas.

 

La ville, chez Daniel Fano, est « sale comme un rêve inachevé ». Le monde aussi, et le lecteur ne sait pas sur quel pied danser. Pas plus que les personnages d’ailleurs, fragments imaginaires d’histoires plus grandes, désossés des vieux polars américains, qui confondent la fin du monde avec la prochaine danse. On navigue entre le crime et le cartoon, la vivacité de la bande-dessinée et la profonde mélancolie des closing-times. On saute d’un continent et d’une époque à l’autre, en changeant de vers, on fait de grands voyages, dictés par la seule logique de la fantaisie, dans une forme de tendresse poétique ; le décousu comme une approche du monde. Et tout semble se passer au même moment, dans une tranquille équivalence, les drames comme les broutilles, l’extinction des espèces et une robe froissée ; on sait maintenant « que la mémoire est une folie de plus ». Fano déploie des dizaines de narrations simultanées, où apparaissent brièvement, parfois en souvenir, parfois en ricochets d’évocation, parfois en figures clownesques de carton-pâte, les visages de Catherine de Médicis, Cy Twombly, Barack Obama, Serge Gainsbourg, Steve Reich, Eric Dolphy, Usain Bolt ou Claude Debussy. C’est un bombardement de flegme, de soie, puisé dans la mythologie des films noirs et des romans d’espionnages. Ces poèmes sont des coffres à jouets débordants de femmes fatales, de détectives un brin ratés, d’hommes d’affaires et de dictateurs, dans un bazar de révolutionnaires et de sex-symbols. C’est plein de pierres précieuses, de feutres mous et de Berreta, de Cadillac et de films pornos. Tous ces personnages soudain pris sous les projecteurs des télévisions, en flagrant délit de crime irrésolu : celui de la condition humaine. Car le monde tourne rond, mais à une allure folle, à la vitesse des nuages, et toutes les histoires se valent : ce n’est pas un parc d’attraction, c’est la vie même, mais éclairée par une lumière de dancing et on ne sait plus très bien qui appartient vraiment à la fiction. C’est la vie avec ses personnages découpés dans les journaux à scandale, et rassemblés dans un collage géant, par un démiurge facétieux qui s’accroche à ses fantaisies avec une joie féroce, sur le tableau d’une époque de la mémoire totale qui a « tué l’histoire ».

 

Précédé de Un champion de mélancolie

Vignette de Daniel Nadaud

2019, format 15x21 cm, 96 p.,  9782877042079, 18 €