Cédric Le Penven

Un sol trop fertile

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

non. Je refuse de me laisser contaminer par le venin de cet enfant blessé amoureux de sa blessure

 

grandir, c'est peut-être cesser de croire qu'une douleur nous ressemble plus qu'un sourire

 

une blessure est un sol trop fertile

 

L’enfant, l’arbre, la vie, c’est toujours la même lutte, celle d’un homme « en danger d’être soi », seul face à l’énigme simple d'une enfance meurtrie. Plus de détour, ou de baume, de fils ou de verger – qui tenaient les livres précédents de Cédric Le Penven (Joachim et Verger), en constituaient le fil et la vie – mais le face à face nu et brutal, comme s’il fallait d’abord être seul. Le problème de la peur et des coups, c’est qu’ils nous infectent et finissent par nous battre de l’intérieur et que la vitre sur quoi sa propre vie bute, c’est soi. Ce journal intérieur s’approche au plus proche de la blessure, il y a là une posture de défi, comme s’il fallait tenir tête désormais pour sauver en soi l’enfant qui ne le pouvait pas ; mais surtout une position de survie, c’est à dire regarder cette violence dévorante droit dans les yeux, sans s’y dissoudre, sans qu’elle ne finisse de happer l’homme d'aujourd’hui. Ecrire n’est pas suffisant et vivre semble un peu trop – que faire face à une colère noire ? La maison, les frênes par la fenêtre, les livres familiers de la bibliothèque, le verger patiemment cultivé, c’est l’édification d’une cabane grandeur nature – à la grandeur de la vie – où se réfugier. Comment apaiser en soi un enfant qui ne dort pas ? En regardant un autre grandir, ignorant de son importance et de son rôle, à la fois terreau et tuteur d’un père qui l’accompagne dans la vie. Cédric Le Penven s’entoure de la croissance des autres, pour se confirmer peut-être à soi-même qu’une main peut aider à grandir plutôt que mettre à terre, guider plutôt que frapper. Il fait tourner le prisme de la main et du poing, facettes d’une même chair, qui projettent alternativement les lumières et les ombres. Main qui caresse, qui cultive, que l’on serre, ou que l’on agite de loin, qui indique une direction ou dit non. Main qui frappe, qui ferme, blesse, étrangle, ou cache ou rafraîchit un visage. Main qui palpe l’écorce des arbres, flatte la chienne en promenade, plonge dans l’eau de la rivière, cueille un fruit, accueille les êtres aimés : la vie devient enfin un environnement familier au sein le monde, dont l’indifférence apaisante aide à vivre. Au milieu des chênes et des causses, dans les herbes ou sous le regard des vaches, le long des ruisseaux, des soirs doux et des prunes d’été, Cédric Le Penven regarde la beauté du monde se faire et se défaire. Dans le vol des oiseaux, les branches nues qui se chargent de feuilles, de fleurs et de fruits, les paysages qui traversent les saisons. Et soi au milieu, peut-être pas pour trouver une place qui nous attende, mais pour en dégager soi-même l’espace matinal de la croissance et de la beauté – en quête des autres, de l’amour des autres, comme s’il fallait toujours, dans une dernière angoisse, se faire pardonner ce que l’on pourrait être. 

 

2021, imprimé en typographie

80 p., broché, format 15 x 21 cm, ISBN 978-2-87704-227-7, 17 €