Bernard Lamarche-Vadel

État stationnaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'idée principale était de favoriser la plus grande immobilité des choses, de parler très peu, et de contempler le plus longtemps possible des intervalles où rien de particulier ne se passait ; et l'idée était aussi d'être heureux dans l'état stationnaire. De ne plus vouloir à côté de l'état où j'étais, mais de me pelotonner dans la chaleur de l'état, dans le réconfort d'une durée, sans aucun accident, ni des pensées ou des imaginations, qui m'auraient poussé à déborder ou entreprendre. Je me contentais très bien des idées nécessaires et de l'imagination suffisante.

 

Dans la famille, on est vétérinaires de pères en fils, décision implacable voulue par tous et décidée par personne. C’est le point de départ d’État stationnaire bref récit de 1985, que Bernard Lamarche-Vadel reprendra partiellement en 1994 en ouverture de son premier roman, Vétérinaires. Si Vétérinaires déploie ses tableaux hallucinés, entre drame et farce féroce, État stationnaire suit pour sa part la lente dérive mélancolique de son personnage, sans que l'on sache jamais si l'on est dans la violence ou dans la douceur. Lamarche-Vadel impose le paysage, les journées répétitives autour des idées enfouies au bord de la Marne, dans les panoramas ternes d’Ile-de-France, entre deux visites de routine à des animaux vaguement malades. Il trace la géographie d’une existence impossible à saisir, cherche un point d’accroche en observant les feuilles s’agglutiner sur le fleuve, au fil des saisons. On pourrait se fondre dans la comédie des autres, dans « la politesse comme l’altitude la plus efficace protection de soi-même » ; mais on ne peut pas. Ce sont les instants qui s’étendent comme on étend un corps. Dans l’immobilité du corps, c’est au langage d’inventer de nouvelles constructions, de creuser des possibles, d'inventer un état avec lequel il soit possible de vivre. Il doit trouver une place nette dans la divagation de l’esprit. Il reste alors la vision des amitiés immobiles, des amours un peu mornes, dans une vie qu’on a fait en restant à sa petite place, sans rien déplacer. « L’idée était que tout demeurait, le fil n’était pas coupé », on s’accroche au meilleur moyen de laisser-faire, dans une forme de célébration nue de l’ordinaire. Dans cette vie où les mots vont trop vite, le meilleur moyen de laisser-faire est d’observer le lent mouvement des autres, leur cordialité quotidienne, la solitude impossible à combler et la répétition des heures. De parler peu, de ne rien perturber et d'être ainsi peut-être heureux. « Parfois nous nous tournions l’un vers l’autre en souriant, c’était l’état stationnaire », on respire lentement, et dans un geste tout aussi lent, on laisse pousser les végétations du réel.

 

2019, Frontispice de Daniel Nadaud.

Imprimé en typographie, 48 p., format 11x16 cm, 9782877042062, 12 €